- Elvire Ménétrier
- Slava George
- Veronika Desova
Tout doit disparaître
Tout doit disparaître réunit des œuvres d’Elvire Ménétrier, Veronika Desova et Slava George autour de deux produits — le savon et l’huile de rose — issus de savoir-faire ancestraux aujourd’hui soumis à une industrialisation massive. Hérités de traditions artisanales profondément ancrées dans leurs territoires respectifs — la tradition savonnière marseillaise et la Vallée des Roses en Bulgarie — ces matériaux constituent le point de départ d’une réflexion sur les relations entre le corps, l’industrie et la mémoire de la matière.
Alors, qu’est-ce qui doit disparaître ? Le corps — ou plutôt l’ancien corps — afin qu’un nouveau puisse apparaître : un corps renouvelé, un corps du passé soumis à la métamorphose.
Tout commence avec Athéna. Athéna était, d’une certaine manière, une enfant non désirée. Zeus ne voulait plus d’enfants, et surtout plus de fils, tant il était obsédé par la crainte d’être vaincu ou détrôné. Un jour, Zeus s’unit à Métis (1), avant de le regretter immédiatement : le dieu des dieux était terrifié par une prophétie annonçant que Métis donnerait naissance à un fils plus puissant que lui. Alors enceinte d’Athéna, Métis fut transformée de force en mouche puis avalée par son amant afin d’empêcher la naissance de leur enfant.
Mais une Océanide est une sage, une sorcière, une femme. Elle ne reste pas sans agir. À l’intérieur du corps de Zeus, Métis fabriqua une armure pour sa fille, qui résidait alors dans la tête de son père, lui causant d’insupportables maux de tête — comme savent le faire les filles. Lorsque le moment arriva, Athéna naquit en jaillissant du crâne de Zeus, déjà adulte et entièrement armée.
Dans le mythe de Zeus — dieu, mais aussi homme — qui avale puis enfante, Elvire reconnaît certaines idéologies propres à la révolution technologique, et notamment celle d’une genèse par soi-même : une procréation par l’homme, métaphoriquement — ou non — située hors du ventre féminin.
Elle explore ici le concept d’autophagie technique, dans lequel un système évolue en dévorant sa propre source
— l’intelligence artificielle en constitue un exemple. Mais dans cette symbiose supposément parfaite, quelque chose finit par se produire : lassée de son propre corps et de ses versions sans cesse renouvelées, la machine échoue, devient zombie — c’est le « model collapse ».
Les corps humains sont dévorés de manière spectaculaire par les technologies contemporaines — biométrie, ciblage, surveillance — et deviennent d’autres corps, des corps symboliques (2). Des corps numériques, sans poids ni matière, plus faciles à consommer, recracher et multiplier.
Les œuvres d’Elvire — une sculpture cinétique en savon retraçant différents épisodes du parcours de Métis, également développés dans une petite série d’images, réalisées en silicone chirurgical et intégrées à des cartes mères d’ordinateur, ainsi qu’une peinture représentant une gorge accompagnée d’un os hyoïde en aluminium (3) et d’un obkov (4) — explorent différentes étapes de ces processus cyborgiens.
Une attention particulière est portée aux formes douces de résistance : ce qui demeure, ce qui reste coincé, ce qui continue à parler depuis l’intérieur du corps qui l’a avalé.
« … et du sommet de son crâne jaillit Athéna, revêtue de son armure. » (5)
Sur deux des cnémides découvertes dans le tumulus de Golyama Kosmatka, ancien complexe funéraire situé dans la Vallée des Roses en Bulgarie, apparaît le visage d’Athéna — en tant qu’équivalent thrace de la Grande Déesse Mère. C’est précisément cette tombe qui constitue le point de départ du travail de Veronika Desova et Slava George (6).
Leurs œuvres réinterprètent le symbolisme funéraire, la parure personnelle et l’armure défensive afin d’imaginer l’inhumation rituelle d’une femme thrace contemporaine à travers un prisme futuriste et technologique. Elles proposent également une forme d’armure fonctionnelle, adaptée à ses besoins et à ses désirs, embrassant ainsi l’ensemble de son cycle de vie, ici-bas comme dans l’au- delà.
Des fragments moulés à partir des corps des deux artistes, réalisés en métal et en verre, sont associés à des récipients scellés contenant de l’huile de rose et de l’eau infusée d’or. Historiquement appréciés pour leurs propriétés médicinales, rituelles et olfactives, ces liquides agissent (7) comme des agents de purification et de protection.
Enfermés à l’intérieur des sculptures, ils font référence à la pratique bulgare toujours vivante du protiv uroki — la protection contre le mauvais œil — prolongeant ainsi les anciennes traditions funéraires dans une mythologie contemporaine spéculative.
Les objets évoquent à la fois le corps en train de disparaître et le corps déjà disparu. Dans les tombes thraces, les pièces d’armure indiquaient souvent l’emplacement des différentes parties du corps, notamment lorsque la dépouille de la personne enterrée était absente. Elles viennent ainsi remplacer le corps humain, par essence éphémère, et deviennent le symbole d’un corps ancien, d’un corps immortel.
Au-delà de la question industrielle, l’exposition tisse un réseau de correspondances mythologiques — de la légende de la naissance d’Athéna depuis le crâne de Zeus jusqu’aux artefacts découverts dans les tombes thraces de Bulgarie. Les œuvres habitent leur propre temporalité, dans laquelle l’imagerie mythologique archaïque s’entremêle à un récit futuriste, faisant émerger une vision complexe de l’émancipation par la technologie, profondément ancrée dans l’histoire.
Boyana Dzhikova
(1) Métis, ancienne déesse Titanide grecque de la sagesse, une Océanide.
(2) Boris Groys, Philosophy of Care, Londres et New York, Verso, 2022.
(3) Petit os en forme de fer à cheval situé dans la partie supérieure du cou, qui ne s’articule avec aucun autre os du corps et joue un rôle essentiel dans la déglutition et la parole.
(4) Fines couvertures métalliques protégeant les icônes dans l’iconographie orthodoxe.
(5) Pseudo-Apollodore, La Bibliothèque (Bibliotheca).
(6) Diana Dimitrova, The Tomb of King Seuthes III in Golyama Kosmatka Tumulus, Sofia, Arros, 2015.
(7) La Bulgarie est le premier producteur et exportateur mondial d’huile de rose, dont la production est principalement concentrée dans la Vallée des Roses.