Mise en demeure

Spiaggia Libera

en Projets Artistes
Paris Location - currently closed I Marseille Location - Visit by appointment only
Mise en demeure
2026
Mise en demeure
  • Adèle Onnillon
  • Nina Azoulay
  • Io Burgard
  • Veronika Desova
  • Elvire Ménétrier
  • Slava George
  • Vikenti Komitski
  • Mihail Novakov
  • Viktor Petrov
  • Aaron Roth
  • Stanimir Genov
  • Nina Boughanim

Mise en demeure

27.08 → 31.10

Mise en demeure figure des espaces génériques qui auraient été évacués de toute présence humaine. Persistants sous forme résiduelle, les corps qui transparaissent hors champ ne sont plus que les ombres qui ont créé et habité ces environnements. Infrastructures urbaines, mobiliers dysfonctionnels, signalétique silencieuse, nature artificielle, les œuvres présentées mettent ainsi en récit un monde conçu par des individus qui ont initié les conditions de leur propre disparition. En référence à la procédure juridique préalable à une éventuelle saisie, le titre de l’exposition évoque une expropriation forcée, une mise en demeure émanant de mécanismes capitalistes qui standardisent nos modes de vie et effacent peu à peu toute forme d’individualité.

Résidence de vacances inoccupée, lieu de transit ou de consommation, la maison dans laquelle s’ancre l’exposition convoque elle-aussi ces environnements qui demeurent impersonnels malgré leur caractère domestique. À la manière d’un appartement témoin, la villa induit cette notion de décor, d’habitat temporaire au sein duquel les locataires ponctuel·les sont incité·es à ne pas laisser trace de leur passage. En opposition à l’idée de foyer ou d’hospitalité, cet espace liminaire – suspendu entre usage et abandon – esquisse les contours d’un monde où les preuves d’existence se trouvent progressivement absorbées par une logique de circulation et de rentabilité.

Dans La ville générique, l’architecte Rem Koolhaas explicite cette standardisation des espaces comme conséquence d’une dynamique plus large induisant des comportements homogènes. La production d’environnements prévisibles, contrôlables et reproductibles se trouve au cœur d’un système libéral qui valorise l’ergonomie et l’efficience au détriment de l’identité. Les espaces dans lesquels nous évoluons deviennent interchangeables, homogènes et soumis à des normes liées aux flux et à la consommation. Cette post-ville se fait ainsi l’écho d’un engrenage systémique, un « lieu de sensations faibles et distendues, d’émotions rares et espacées (1) ». Les casinos, duty free et architectures post-modernes faussement opulentes qui peuplent l’exposition évoquent autant de marqueurs d’une société de la marchandisation. Dans cet univers déréglé, les fleurs se changent en fac-similés séduisants, l’ornement et l’apparat remplacent les objets du quotidien et les caméras de surveillance semblent presque attirantes. Ces motifs qui ne cessent d’être répliqués répondent à la pensée développée par la philosophe Sianne Ngai qui suggère que « le gimmick est latent dans toute chose fabriquée sous le capitalisme (2) ».

L’exposition s’intéresse ainsi à la manière dont les systèmes économiques qui nous gouvernent produisent des formes d’effacement. Si le capitalisme industriel exploite directement les corps, ses tendances actuelles tendent à les invisibiliser. Derrière la fluidité des échanges, des flux logistiques et des plateformes de location ou de services, les présences humaines se dissolvent au profit d’espaces interchangeables et continuellement disponibles. Le foyer devient décor, l’habitat devient produit et les moments vécus se transforment en contenu consommable.

En prolongeant les questionnements amorcés dans Tout doit disparaître, l’exposition envisage la disparition comme un processus insidieux, résultant d’une entreprise d’uniformisation qui vient façonner les individus et leurs modes d’existence. Elle explore les stratégies d’amoindrissement des corps, leur progressive mise à distance et leur invisibilisation au sein d’environnements où tout semble subsister, à l’exception de celles et ceux qui les habitent.

Camille Velluet

(1) Rem Koolhaas, « La Ville générique », in S, M, L, XL, New York, The Monacelli Press, 1995, p. 1239-1280.
(2) Sianne Ngai, Theory of the Gimmick: Aesthetic Judgment and Capitalist Form, 2020, p. 47