- Kévin Bray
- Io Burgard
- Loucia Carlier
- Hyewon Mia Lee
- Marilou Poncin
- Aaron Roth
- Jack Warne
- Louise Belin
White Lies
Entre regards machiniques, love dolls, mythes en dérive et secondes peaux, les œuvres réunies ici partent d’un paradoxe : plus le réel est documenté, plus il devient difficile à regarder en face. Saturé d’images et de crises, il se brouille à mesure qu’il promet la transparence. Le faux-semblant n’y est plus tout à fait un leurre, c’est plutôt un mécanisme de défense, une manière de déplacer le regard pour continuer à voir. La fiction fait alors office de refuge autant que d’outil – un filet de sauvetage tendu sous le réel.
Les artistes travaillent dans cette zone d’incertitude où ce que l’on voit n’est jamais tout à fait ce que l’on croit voir. Les médiums s’y contaminent et les corps mutent. Les mythes refont surface, légèrement déformés.
Hyewon Mia Lee accueille le visiteur avec Pénétration de Psyché vers la vierge Cupidonne, où le mythe se réinvente au féminin. Ses récits ne cessent ensuite de ressurgir. On les retrouve au cœur de l’exposition avec A et B et L’araignée de Schrödinger, puis jusque dans les dernières pièces, où Les ongles de mon amour rongés par un rat recueille les restes de l’histoire de Psyché. Les matières s’y phagocytent pour renaître en un corps mouvant.
Dès l’entrée aussi, les Attention Map de Louise Belin détournent les outils de la vision computationnelle. Là où la machine désigne ce qui compte et ce que l’on doit regarder, l’artiste glisse des fragments flous qui résistent à toute lecture. Plus loin, Cortisol emprunte aux applis de bien-être leur esthétique éthérée, quelque part entre optimisation de soi et transcendance.
Marilou Poncin s’intéresse quant à elle à ce que l’on projette sur les corps féminins. Avec What girls are made of, elle en imagine l’intérieur, avec ironie : paillettes et faux cils figés comme sous radiographie. Happy sad fait face à Cortisol. L’œuvre interroge le lien que l’on tisse avec les love dolls, ces corps sans esprit devenus compagnes de vie.
Applis qui promettent la sérénité, poupées qui promettent l’amour : chacune de ces fictions répond à un manque. Elles réparent autant qu’elles trompent. C’est là toute leur ambiguïté, et peut-être leur douceur. On devine le mensonge, sans vouloir s’en défaire.
Au cœur de l’exposition, The One That Tails de Kévin Bray se fait le conteur de cette histoire. Inspirée du trickster, la figure raconte la fable de « One », séduit par un monde numérique qui promet une liberté sans limites. Le danger n’est pas d’y entrer, mais de croire qu’on peut en sortir sans rien y laisser.
Autour d’elle, Jack Warne mêle peinture, photographie et réalité augmentée dans une image qui refuse de tenir en place. Les paysages post-apocalyptiques de Loucia Carlier posent sur le monde une seconde peau, qui expose ses inflammations autant qu’elle les fond sous le teint.
Ici, la surface n’est jamais superficielle. Elle protège, maquille, retient. Ce que l’on recouvre ne disparaît pas : cela se déplace, change de forme, attend d’être regardé autrement.
Au fil de la visite, on croise les transats de Io Burgard. Retravaillés dans le cuir, ils se couvrent d’excroissances organiques. Ils promettent un repos qu’ils n’accordent jamais.
Avec Dubai Dreams, Aaron Roth convoque un paradis de carte postale, kitsch et hors d’atteinte. Ses barbelés, eux, n’ont ni début ni fin : ils débordent le cadre et nous enferment sans dire où s’arrête la clôture.
Chaque rêve d’ailleurs a ses clôtures. Le repos, le luxe, l’évasion se donnent comme des issues, mais ce sont souvent des décors. On y entre comme on s’endort, sans savoir où se cache le réveil.
Pour finir, une invitation : Welcome to my room. Marilou Poncin nous ouvre la porte de deux chambres de cam girls, entre confessions et fantasmes virtuels. C’est une porte de sortie qui n’en est pas une : on quitte l’exposition en entrant chez quelqu’un.
Comme les pieux mensonges qui donnent son titre à l’exposition, le faux-semblant n’est jamais ici une simple tromperie. C’est une stratégie, presque une forme de tendresse : brouiller, transformer, raconter autrement. Une couverture douce jetée sur le réel, juste le temps de pouvoir l’habiter. White Lies envisage ainsi la fiction comme une forme de secours. Non pour s’absenter du monde, mais pour fabriquer, dans ses interstices, d’autres manières de le regarder. Et peut-être de continuer à y croire.
-Sacha Guedj-Cohen